Histoire de La Réunion : esclavage, marronnage et le 20 décembre
Une île sans population d'origine, peuplée en 1663, transformée en société de plantation par la Compagnie des Indes, puis par l'esclavage. Les sommets portent les noms de ceux qui s'en sont échappés, et le 20 décembre commémore leur libération. Voici le fil de cette histoire, et les lieux où elle se visite.
- Le peuplement
- 1663, à Saint-Paul : l'île était inhabitée.
- L'abolition
- 20 décembre 1848, proclamée par Sarda Garriga.
- Le marronnage
- Les cirques et les sommets portent les noms des fugitifs.
- Trois lieux
- Villèle, le Lazaret de la Grande Chaloupe, Stella Matutina.
La Réunion n’a pas de peuple premier. Aucune population n’y vivait avant le XVIIᵉ siècle, et tout ce que l’île compte aujourd’hui d’habitants descend de gens qui sont venus, ou qu’on a fait venir. Cette histoire courte et violente explique la langue, la musique, les noms des montagnes et le seul jour férié qui n’existe pas en métropole. La voici, dans l’ordre, avec les lieux où elle se visite.
Une île vide, peuplée en 1663
Connue des navigateurs arabes puis portugais, l’île reste inhabitée jusqu’au XVIIᵉ siècle. Le premier peuplement durable date de novembre 1663 : deux Français et une dizaine de Malgaches débarquent dans la baie de Saint-Paul et s’installent. La Compagnie française des Indes orientales prend le relais à partir de 1665 et fait de l’île Bourbon une escale sur la route des Indes.
Le cimetière marin de Saint-Paul, face à l’océan, et la Grotte des Premiers Français, tout près, marquent ce point de départ.
Le café, la canne, le Code noir
La colonie vit d’abord du café, introduit au début du XVIIIᵉ siècle, culture exigeante en main-d’œuvre. C’est elle qui installe l’esclavage à grande échelle : des hommes et des femmes sont déportés de Madagascar, d’Afrique de l’Est et d’Inde. Le Code noir applicable aux Mascareignes est promulgué en 1723 ; il fixe un statut de bien meuble, encadre les châtiments et organise la traque des fugitifs.
Au tournant du XIXᵉ siècle, la canne à sucre remplace le café et fait la fortune des grandes familles. Les habitations sucrières quadrillent la côte. Cette économie de plantation est le sujet du musée Stella Matutina, installé dans une usine réelle, machines en place.
Le marronnage, ou l’intérieur comme refuge
Fuir, à La Réunion, ne pouvait signifier qu’une chose : monter. Les marrons quittent les habitations du littoral et gagnent l’intérieur montagneux, les cirques, les remparts, les plateaux d’altitude — un terrain que les colons ne contrôlent pas. Ils y fondent des communautés, cultivent, chassent, redescendent parfois piller les habitations.
La réponse coloniale est organisée : des chasseurs d’esclaves, rémunérés à la prise, mènent des expéditions dans les Hauts tout au long du XVIIIᵉ siècle. Le plus connu, François Mussard, a laissé son nom dans l’histoire de l’île pour avoir traqué et tué plusieurs chefs marrons.
Ces noms ne sont pas des ornements touristiques. Ce sont des toponymes donnés par ceux qui fuyaient, ou en mémoire d’eux, et ils font de la carte de l’île un document historique à part entière.
Le 20 décembre 1848
La Seconde République abolit l’esclavage par le décret du 27 avril 1848. À La Réunion, l’application prend plusieurs mois. Le commissaire général de la République, Joseph Sarda Garriga, arrive en octobre et prépare la transition, soucieux d’éviter l’effondrement de la récolte.
Le 20 décembre 1848, au Barachois de Saint-Denis, il proclame l’abolition. Plus de 60 000 personnes deviennent libres — près de la moitié de la population de l’île. Elles choisissent un patronyme, souvent attribué à la hâte par l’état civil, et beaucoup restent travailler sur les mêmes terres, avec un contrat et un salaire misérable.
Depuis 1983, le 20 décembre est un jour férié à La Réunion, le seul qui n’existe pas en métropole. On l’appelle Fêt Kaf, ou 20 désanm. Notre page Fêt Kaf, le 20 décembre détaille comment la journée se vit aujourd’hui, commune par commune.
L’engagisme, l’autre migration
L’abolition prive les plantations de main-d’œuvre contrainte. Les propriétaires se tournent vers l’engagisme : un recrutement sous contrat, en Inde d’abord, puis en Afrique, à Madagascar, aux Comores et en Chine. Les chiffres donnent l’échelle : près de 47 000 Indiens entre 1848 et 1860, plus de 26 000 Africains sur la même période, et un mouvement qui se poursuit jusqu’à l’arrêt du recrutement britannique en 1882.
Le contrat promettait un salaire, un logement et un retour. La réalité fut souvent celle d’une servitude déguisée : endettement, sanctions, retours jamais financés. C’est de cette migration que descend une grande part de la population de l’Est, et avec elle la culture tamoule dont parle notre carnet sur les temples tamouls, Dipavali et la marche sur le feu.
Trois lieux de mémoire à visiter
| Lieu | Ce qu'on y comprend | Pratique |
|---|---|---|
| Domaine de Villèle, Saint-Gilles-les-Hauts | L'habitation sucrière et la société de plantation | Musée fermé pour travaux depuis juillet 2026 ; la Chapelle Pointue reste ouverte, mardi-dimanche |
| Lazaret de la Grande Chaloupe, La Possession | La quarantaine des engagés, de 1860 à 1936 | Entrée libre, du mardi au vendredi, 9 h 30-12 h 30 et 13 h-16 h 30 |
| Stella Matutina, Piton Saint-Leu | La canne, le sucre et ceux qui les ont produits | Du mardi au dimanche, billetterie jusqu'à 16 h 45 ; 9 € plein tarif, 6 € réduit |
Le domaine de Villèle occupe l’ancienne propriété des Panon-Desbassyns, dans les Hauts de Saint-Paul. Le Département en a fait un musée en 1974, longtemps centré sur la maison de maître ; le propos s’est déplacé vers la société esclavagiste et ses victimes. Le bâtiment principal est fermé pour travaux depuis le 13 juillet 2026, mais la Chapelle Pointue reste accessible du mardi au dimanche, avec la projection d’un documentaire. Un appel au 0262 55 64 10 avant de monter évite le déplacement inutile.
Le Lazaret de la Grande Chaloupe, au pied des remparts entre Saint-Denis et La Possession, est le lieu le plus fort des trois, et l’entrée y est libre. C’est là que les engagés débarqués étaient mis en quarantaine avant d’être répartis dans les plantations, de 1860 à la fermeture en 1936. L’exposition permanente porte sur la quarantaine et l’engagisme. L’accès se fait par la route du littoral, sortie La Grande Chaloupe.
Stella Matutina, enfin, raconte deux siècles de canne depuis l’intérieur d’une usine arrêtée : chaudières, turbines et broyeurs conservés en place, et un parcours qui relie explicitement le sucre à l’esclavage puis à l’engagisme.
Ce qui n’est pas du folklore
Le maloya, inscrit au patrimoine culturel immatériel de l’humanité en 2009, est né dans les camps d’esclaves. Il a été tenu à l’écart des scènes officielles jusque dans les années 1970, et il reste chargé de cette histoire : roulèr, kayamb, chant en créole, et des paroles qui ne sont pas décoratives.
De la même façon, la Fêt Kaf n’est pas une fête à visiter comme un carnaval. Les cérémonies du matin sont des moments de recueillement ; les kabars du soir, eux, sont ouverts et joyeux, et l’on vous y invitera à danser. Savoir lequel est lequel suffit à être à sa place. Pour prolonger la visite du bâti hérité de cette période, lisez notre carnet sur les cases créoles.
Questions fréquentes
Depuis quand La Réunion est-elle habitée ?
L'île n'avait pas de population d'origine. Le premier peuplement durable date de novembre 1663, quand deux Français et une dizaine de Malgaches débarquent dans la baie de Saint-Paul. La colonisation organisée par la Compagnie des Indes orientales suit à partir de 1665.
Qu'est-ce que le marronnage à La Réunion ?
La fuite des personnes réduites en esclavage vers l'intérieur montagneux de l'île, hors d'atteinte des habitations du littoral. Les marrons ont formé des communautés dans les cirques dès le XVIIIᵉ siècle. Des chasseurs d'esclaves étaient payés pour les traquer.
Pourquoi les montagnes de La Réunion portent-elles des noms malgaches ?
Parce que ce sont les noms de chefs marrons, pour beaucoup originaires de Madagascar : Anchaing au Piton d'Anchaing dans Salazie, Cimendef et Mafate pour le cirque du même nom, Dimitile au-dessus de l'Entre-Deux, Aurère dans Mafate. La géographie de l'île est un mémorial.
Que s'est-il passé le 20 décembre 1848 ?
Le commissaire de la République Sarda Garriga proclame au Barachois de Saint-Denis l'abolition de l'esclavage à La Réunion, en application du décret d'avril 1848. Plus de 60 000 personnes deviennent libres. La date est jour férié sur l'île depuis 1983.
Qu'est-ce que l'engagisme ?
Le recrutement, après l'abolition, de travailleurs sous contrat venus d'Inde, d'Afrique, de Madagascar et de Chine pour remplacer la main-d'œuvre servile dans les plantations. Près de 47 000 Indiens arrivent entre 1848 et 1860, et le mouvement se poursuit jusqu'en 1882.
Où visiter les lieux de mémoire de l'esclavage à La Réunion ?
Trois sites principaux : le domaine de Villèle à Saint-Gilles-les-Hauts, ancienne habitation sucrière ; le Lazaret de la Grande Chaloupe, station de quarantaine des engagés, à entrée libre ; et le musée Stella Matutina à Piton Saint-Leu, installé dans une ancienne usine sucrière.
Le musée de Villèle est-il ouvert ?
Le musée lui-même est fermé au public pour travaux depuis le 13 juillet 2026. La Chapelle Pointue du domaine reste ouverte à la visite, du mardi au dimanche, avec la projection d'un documentaire. Vérifiez l'état d'avancement du chantier avant de vous déplacer.
Qu'est-ce que la Fêt Kaf ?
Le nom créole de la commémoration du 20 décembre. Elle se vit dans les rues : cérémonies et dépôts de gerbes le matin, défilés l'après-midi, puis kabars, ces rassemblements de maloya où l'on chante et danse jusque tard. Chaque commune a son programme.
